Mine serrée, toisement et tchip de bienvenue

Célèbre image d’un bébé qui tchiiiiip

Jeudi 27 mai 2021. Il est à peine plus de 19 heures lorsque mon avion atterrit. J’ai pris le vol AF0982 d’Air France assurant la liaison entre Paris, en France et Yaoundé, la capitale du Cameroun. Après plus de trois années sans être retournée au « pays », je suis complètement heureuse d’être là, chez moi.


Bienvenue à l’aéroport international de Yaoundé Nsimalen !

            Faisant suite aux indications de l’équipage, la centaine d’autres passagers et moi nous levons de nos sièges. Machinalement, dans une sorte de demi-songe.

            D’abord, la veille de mon départ : un test PCR[1] puis, 23 kg par valise à peser. Plutôt ce matin-là, dès mon arrivée à l’aéroport, séance d’emballage plastique pour les bagages en soute. Grrh ! Très peu écolo je dois l’avouer mais c’est le sacrifice qu’on demande à la planète pour éviter de se faire soutirer des effets dans nos valises. Ensuite, les modalités administratives, les contrôles aux frontières et une longue heure d’attente dans la salle d’embarquement. Une fois installée dans l’avion ce sont ; une portion Happy Meal[2] en guise de repas durant le vol. Trente minutes de sommeil à tout casser car, un tristounet bébé, âgé je dirais de neuf mois, ne s’arrêtait plus de pleurer.

            Et bien une demi-journée de voyage en avion, en classe économique, ça laisse des traces. C’est ainsi que sur un pas lourd, mais empreint d’un certain enthousiasme, nous sortons par la porte avant de l’appareil.

            Bien que la chaleur se fît déjà ressentir à l’intérieur de l’avion, je gardais ma veste en jean. Effectivement, je me souvenais que les moustiques du Cameroun étaient très friands du sang fraîchement arrivé de Mbeing[3]. Malheureusement, sans trop de surprise, la désagréable expérience de mon arrivée, n’était pas du fait de ces insectes nuisibles, mais plutôt de mes compatriotes.

Le méga combo

            En effet, au sortir de l’avion, trois agents d’escale, deux femmes et un homme, sont supposés nous « accueillir » sur la terre des lions indomptables. Lorsque je leur adresse un « bonsoir » extirpé de mes dernières énergies, personne ne daigne me répondre. J’essaye tant bien que mal d’esquisser un sourire pour masquer le vent royal que je viens de me prendre en pleine figure, mais rien n’y fait ! Aucun d’eux ne veut m’adresser la parole. Pire encore, j’ai droit à un méga combo de la part d’une des deux dames : un toisement, de la tête aux pieds, agrémenté d’un tchip[4] insolent.

            « Oh Cameroun berceau de nos ancêtres »[5], ta convivialité m’avait énormément manquée. Le séjour s’annonce inoubliable…


Un guide de qualité à Mvog Mbi

L’année dernière, en plus de retrouver quelques membres de ma famille, je me rendais également au Cameroun en tant qu’invitée d’un mariage. Avant le grand évènement, nous avions organisé un EVJF[6] dans un hôtel de la capitale. Pour cette journée, j’avais absolument besoin d’un paréo pour la séance photos prévue au bord de la piscine. Vers 8 heures ce matin-là, à la maison, j’ai fait part à ma mère de mon besoin urgent. Dans la foulée, elle en a informé le jeune homme qui faisait office de chauffeur pendant mon séjour. Après un petit-déjeuner rapide et vitaminé, avec des mangues qui se prêtaient à la saison, direction du marché de Mvog Mbi.

Une rencontre in fortuite

            Dans une ruelle du marché étroit, Landry serre le véhicule sur le côté droit. Il donne un coup de klaxon et crie à un jeune homme « Ah Fam ! Za’a » [7]. L’homme, âgé de 25 ans à tout casser, tourne la tête vers nous. Il n’émet aucun signe d’hésitation ou même de surprise. Apparemment c’est normal de se faire accoster par un véhicule inconnu dans les rues de Mvog Mbi. Tranquille, tranquille.

            Pendant que le jeune homme fait le tour du véhicule pour arriver à hauteur de la vitre côté conducteur, mille pensées à la minute me traversent l’esprit. Je suis, à la fois anxieuse et interloquée par la scène qui est en train de se jouer. J’ai l’impression que les émotions que le parfait inconnu aurait dû ressentir, et bien c’est moi qui les ressens. Mais je reste silencieuse et continue d’observer tout ce qui se passe.

            C’est alors avec un flegme naturel que le jeune homme check Landry tout en lui adressant un sourire rayonnant. Ouf les deux hommes se connaissent. A cet instant précis ma tension a chuté de 18 à 12, je vous le garantis. Ils prennent des nouvelles l’un de l’autre assez rapidement. Puis, Landry lui explique en Ewondo qu’il doit m’accompagner à l’intérieur du marché, dans la section des « déballés » [8] afin de m’aider à dénicher mon fameux paréo.

Opération anti taxe des mbenguistes

            Franck accepte tout de suite sa mission. Je ne sais pas à quoi il était occupé quand nous sommes arrivés au marché, mais sa nouvelle priorité était de m’aider à décrocher le sésame sans me faire escroquer. Très gentil et super souriant, Franck m’a tout de suite mise à l’aise. Nous avons commencé à discuter tout en dévalant les petits chemins de l’intérieur du marché, interdits aux véhicules motorisés. Il m’a dit : « Grande sœur, tu dois trouver ton paréo là et on ne doit pas t’ajouter la taxe de Mbeing ».

En effet, il y a un phénomène assez extraordinaire qui se passe au Cameroun lorsqu’on vient de l’étranger. Les personnes, comme moi, nées au Cameroun mais vivant à l’étranger, sommes souvent tout de suite repérées en tant que « mbenguistes ». Les distinctions peuvent se retrouver dans la démarche, la posture, les vêtements, etc… et bien évidemment les intonations dans le son de la voix.  J’aurais beau essayer de parler avec mon meilleur accent Béti[9] mais tout le monde saura toujours que je vis de l’autre côté depuis presque 20 ans aujourd’hui.

            Ajoutée à ces éléments physiques distinctifs, la mauvaise presse qu’une partie de la diaspora africaine fait de nous sur les réseaux sociaux. Les locaux s’imaginent à tort que la vie est plus facile financièrement pour les expatriés en Occident. Nous devons donc payer la « taxe de Mbeing ». Un paréo coûte 3 000 CFA à un Camerounais du pays, 5 000 CFA à un Camerounais ou autre noir occidentalisé et enfin 10 000 CFA à un non-noir étranger (arabe, blanc, chinois, tous dans la même sauce).

            Devant le stand du vendeur de lingerie féminine, je n’ouvre pas la bouche. Mon accompagnateur se charge de la transaction.

Mission accomplie !

Bilan de la première partie de cette matinée, une belle rencontre in fortuite, 2 000 CFA sauvés et mon nouveau paréo au fond de mon Tote bag[10]. A 10 h 30, j’étais à l’heure au point de rendez-vous fixé à l’accueil de l’hôtel.


Les cœurs tendres et les actes d’amour

Petit déjeuner chez une de mes tantes en 2011

Lorsque je n’étais encore qu’une enfant et j’allais rendre visite à une de mes tatas, qui avait peu de moyens, elle me cuisinait toujours les plats qu’elle savait que j’appréciais le plus.

            Puis, un peu plus tard, encore étudiante, c’était une aide-ménagère, qui me préparait toujours de jolis paquets pour mon retour en France après un mois d’été magnifique à oublier les visages grincheux du métro parisien.

            Que ce soient les membres directs de votre famille, des personnes plus ou moins proches de votre entourage, il y a toujours un certain élan de générosité que l’on ressent. Le plus grand souvenir, qui me marquera à vie, c’est celui de mon grand-oncle maternel, peupa Pros’. Papa Prospère, lorsqu’on était arrivé au village, nous avait tout de suite accueilli avec un plat de kpem[11] sans sel accompagné de savoureuses tubercules de manioc. A ce jour, ce bout de manioc reste le plus délicieux que j’ai eu à manger de toute mon existence. Est-ce parce qu’il était cuisiné avec amour, altruisme et bienveillance ? Certainement !

            Des exemples comme ceux que je viens de citer, vous en trouverez plein auprès de personnes qui ont fait l’expérience du Cameroun naturel et vrai. Celui que l’on vit différent de celui que l’on subit.


« J’aime mon pays le Cameroun « 

            Ne permettez pas qu’un mauvais regard ou un visage fermé vous empêchent d’apprécier le Cameroun. Derrière ces gestes un peu gauches et ces masques de dureté, se cachent de merveilleuses personnes au cœur tendre. Une combinaison parfaite qui saura assurément vous faire tisser des liens uniques et passer un agréable séjour.


Anne Laurence A.

[1] Test de dépistage pour le coronavirus

[2] Menu alimentaire pour enfants vendu par la chaîne de restauration rapide McDonald’s depuis 1979

[3] Nom donné aux pays occidentaux par les Camerounais

[4] Marque de désapprobation utilisée dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne

[5] Extrait de l’hymne national du Cameroun

[6] Enterrement de vie de jeune fille : célébration organisée par les amies de la future mariée

[7] « Eh garçon, viens ! » en Ewondo : langue la plus parlée dans la région du Centre et particulièrement à Yaoundé

[8] Vêtements de seconde main venus de l’étranger et vendus dans les marchés ou dans la rue au Cameroun

[9] Un groupe ethnique descendant des Bantous présents au Cameroun, au Gabon, en Guinée Équatoriale et en République Centrafricaine

[10] Sac en tissu fourre-tout

[11] Kpem ou Kwem est un plat vegan très apprécié dans la région du centre à base de feuilles de manioc et de jus de noix de palme

2 Comments

  • J’ai aimé partage ce bout d’histoire. Malheureusement, il y a toujours des personnes qui sont présentes qui constrastent avec notre enthousiasme. Et c’est vrai que c’est souvent à notre arrivée, quel accueil ! Et pourtant comme évoqué, toutes ces autres choses simples comme un petit geste ou un bon repas en famille nous font oublier cet accueil désagréable ( qui daignerait à être travaillé) à la fin de notre séjour. Cette petite immersion donne envie de découvrir le pays et notamment des endroits à visiter.

    • Bonjour Aïssata,
      Désolée pour la réponse tardive pour commencer lol.
      Merci pour ton joli commentaire 🙂
      Sinon effectivement, le plus important ce sont les moments passés sur place. Pour l’accueil, il y aura toujours des personnes cools et d’autres moins cools.

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